Rencontres du Troisième âge

par J.C. LEBOURDAIS

 

C'est un oiseau?...

C'est un avion?...

C'est un... fromage!!!

Affectueusement baptisé "the big red cheese" par son ennemi intime, Captain Marvel est ramené sur le devant de la scène aujourd'hui grâce à la mini-série Kingdom Come. Bonne occasion s'il en est de retracer le long et riche parcours du plus puissant mortel du monde.

Première Partie - Je Prendrais Bien un éclair.

 

THOMAS--Naturellement, tu sais qui est Captain Marvel, n’est-ce pas?

FRÉDÉRIC--Trop facile. Captain Marvel apparaît pour la première fois en 1982 dans Amazing Spider-Man Annual #16 sous le crayon de John Romita Jr et la plume de Roger Stern (en France, c’était dans Strange 223 bis); son identité secrète est Monica Rambeau et ses pouvoirs sont basés sur l’utilisation de la lumière en tant que forme d’énergie. Elle est enrôlée rapidement dans les Avengers (#227) et prendra un peu plus tard le nom de Photon. Et voilà le travail. Pas mal, non? Une autre question?

THOMAS--Désolé, amigo. Il y a erreur sur la personne; ça n’est pas ce Captain Marvel-là dont il est question.

FRÉDÉRIC--Ah? Autant pour moi, tu aurais dû le dire tout de suite. Je rectifie immédiatement: il s'agit d'un guerrier extra-terrestre de la race kree né de l'imagination de Stan Lee et Gene Colan qui aura sa propre série après deux essais transformés dans Marvel Super-Heroes #12-13 en 1967. Il acquiert une paire de néga-bracelets et devient le protecteur de l'univers pour finir par décéder d'un cancer dans la tristement célèbre Marvel Graphic Novel #1 écrite par Jim Starlin. Son fils reprendra brièvement son nom dans deux mini-séries de 1994 et 95 avant de finir dans les limbes des seconds couteaux du comicbook. En France ses aventures sont parues chez Lug dans Marvel 1-13, Strange 64-89 puis Titans 13-34. Voilà; c’est ça les vrais pros.

THOMAS--Hum. Vraiment pas de chance; ça n'est encore pas le bon. Tu n’es pas remonté tout à fait assez loin.

FRÉDÉRIC--Bon, j’abandonne. Vas-y, étale ta science.

THOMAS--Aucun problème.

FRÉDÉRIC--J’en étais sûr.

Bienvenue dans l’âge d’Or

THOMAS--Or donc, nous sommes en 1940.C'est l'hiver, il fait froid. Un jeune crieur de journaux SDF descend dans les couloirs du métro pour se réchauffer à la nuit tombée.

FRÉDÉRIC--Tu vas me faire pleurer. Où est l'abbé Pierre?

THOMAS--Pas libre. Suivant une silhouette mystérieuse, le jeune Billy Batson est rapidement mis en présence d'un vieillard à barbe blanche. Ce vieux sorcier transmet à Billy sa mission qui consiste à lutter contre les forces du mal, grâce à une transformation s'opérant lorsque Billy prononce le nom du vieux sorcier, Shazam. Ainsi transformé en Captain Marvel, notre héros se trouve doté de fantastiques pouvoirs.

FRÉDÉRIC--Le nom de Shazam est en fait l'acrostiche du nom des dieux et personnages mythologiques dont il tient ses extraordinaires capacités, à savoir:

S comme Salomon (la sagesse)

H comme Hercule (la force)

A comme Atlas (l'endurance)

Z comme Zeus (la puissance)

A comme Achille (le courage)

M comme Mercure (la vitesse)

THOMAS--D'abord baptisé Captain Thunder par C.C. Beck, le concepteur graphique du personnage, le nouveau super-héros trouve finalement sa place dans Whiz comics, magazine publié par Fawcett Publications, sur un premier scénario de Bill Parker. Whiz #1 est ce qu'on appelle un ashcan, c'est-à-dire un comic rudimentaire, produit à un très petit nombre d'exemplaires afin de sécuriser les droits sur le personnage. Whiz #2 est la vraie naissance de Captain Marvel, dans le costume rouge à l'éclair doré que l'on connaît. Défini par Beck, le style du dessin sera respecté par tous ceux qui interviendront sur la série, dont les plus connus sont Marc Swayze, Pete Costanza, Kurt Schaffenberger et même Jack Kirby, donnant à la série une unicité de ton assez rare à l'époque.

FRÉDÉRIC--Il est communément admis, mais pas confirmé, que Beck façonne les traits de son héros sur ceux de Fred McMurray, un acteur qui a notamment donné la réplique à Bogart dans Ouragan sur le Caine (Edward Dmytryk 1954).

 

THOMAS--Du point de vue du jeune lecteur, Captain Marvel représente le fantasme suprême du héros de BD puisque Billy Batson est un adolescent tout comme lui et n'a qu'un mot magique à dire pour se transformer instantanément en un adulte doué de super-pouvoirs. Et le processus est réversible à volonté! C'est donc bien plus facile de s'identifier à lui qu'à d'autres héros comme Superman ou Batman qui eux sont déjà des adultes et devront par conséquent s'adjoindre des équivalents juvéniles (Superboy pour l'un, Robin pour l'autre) afin d'atteindre le même objectif.

FRÉDÉRIC--C'était le quart d'heure psy; merci Sigmund.

THOMAS--Dès sa première aventure, Cap est mis en présence de celui qui sera son ennemi juré, le docteur Sivana.

FRÉDÉRIC--C'est lui qui va surnommer notre héros "le gros fromage rouge"?

THOMAS--Exactement. Thaddeus Bodog Sivana est l'archétype du savant fou: petit chauve à lunettes toujours vêtu d'une blouse blanche, toujours produisant des inventions et des plans abracadabrants pour conquérir le monde.

FRÉDÉRIC--Paradoxalement, ce n'est pas cet ennemi-là qui aura la plus grande renommée, mais bien un autre à la destinée plus tragique.

THOMAS--Tu veux sans doute parler de Mister Mind. Il s'agit d'un personnage qui va faire son apparition sous la forme d'une voix désincarnée sortant d'un poste de radio, télécommandant une horde d'ennemis de Captain Marvel qui vont se succéder dans une série de 25 épisodes (The Monster Society of Evil dans CMA entre 1943 et 1945) pour tenter de l'abattre et par la même occasion de faire gagner la seconde guerre mondiale aux puissances de l'axe. Peu à peu, on va découvrir que Mr Mind est en réalité un lombric extra-terrestre doué de puissants pouvoirs mentaux. Finalement capturé, il sera sans doute le seul vilain à subir la peine capitale, sur la chaise électrique. Bien entendu, d'autres méchants récurrents viendront pourrir la vie de notre héros au fil du temps comme Black Adam, Ibac, Nippo ou Captain Nazi.

FRÉDÉRIC--Et aussi les enfants de Sivana, Beautia et Magnificus.

THOMAS--La principale caractéristique des aventures de Captain Marvel pendant tout le golden age, est une embiance de fantaisie franchement débridée des situations imaginées par son principal scénariste Otto Binder (un des personnages secondaires est tout de même un tigre parlant toujours tiré à quatre épingles!), mais toujours dans un contexte réaliste (la guerre, jusqu'en 1946-47) ou semi-réaliste, assez comparable à certaines séries franco-belges des années 40-50 comme Bob et Bobette, Benoît Brisefer, ou même Le Lotus Bleu, album de Tintin dans lequel la situation politique Chine-Japon influe sur le déroulement de l'intrigue. Le style "ligne claire" aux anatomies irréprochables de C.C. Beck contraste de manière flagrante avec les autres héros d'alors qui affrontent gangsters et espions avec un flegme et un sérieux admirables, servis par des artistes pas toujours à la hauteur. La conviction dont font preuve les auteurs de Captain Marvel est ce qui fait que le lecteur suit, même lorsque le héros se trouve dans les situations les plus farfelues, et probablement la raison d'un succès aussi phénoménal.

FRÉDÉRIC--…

THOMAS--Quelque chose à ajouter?

FRÉDÉRIC--Je me demandais juste une chose, comme ça, distraitement: tu crois qu’il est décemment possible de parler du Golden Age sans avoir l’air d’un vieux croulant qui radote?

THOMAS--Hm, voyons. A qui penses-tu exactement?

FRÉDÉRIC--Oh, à personne en particulier…Euh, de quoi parlait-on déjà? Ah oui: la situation Chine-Japon.

THOMAS--C’est ça, glissons. Juste le temps de présenter au lecteur tes excuses pour cette interruption momentanée du fil de la conversation, totalement indépendante de ma volonté.

Notre Belle Famille

THOMAS--Lorsque la série commence vraiment à décoller, les ventes de Captain Marvel Adventures vont dépasser celles de Superman et titiller le million d'exemplaires à chaque numéro. C'est alors que Fawcett décide d'exploiter le filon et d'introduire pléthore de nouveaux héros déclinés sur l'original.

FRÉDÉRIC--Allons-y. Dans la famille Marvel, je voudrais la sœur.

THOMAS--Dans CMA #18 on découvre que Billy a une sœur prénommée Mary, adoptée peu après sa naissance par la riche famille Bromfield. Elle aura bientôt sa propre série, Mary Marvel.

FRÉDÉRIC--Le jeune frère?

THOMAS--Pas tout à fait: Captain Marvel Junior est au départ Freddy Freeman, un jeune vendeur de journaux, blessé et handicapé pendant la bataille entre Captain Marvel et Captain Nazi dans Whiz #25. En contrepartie de cette blessure et de la mort de son grand-père, Cap lui transmet une partie de son pouvoir. Losqu'il prononce "Captain Marvel" Freddy se transforme en jeune héros doté d'un costume bleu. Il obtient une place dans Master Comics à partir du #22 avant de gagner, lui aussi, sa propre série.

 

FRÉDÉRIC--Maintenant l'oncle Marvel.

THOMAS--Il s'agit d'un vieil homme qui se fait passer pour Dudley, l'oncle disparu de Mary. Il fera quelques apparitions et portera même le costume rouge, mais sans avoir le moindre super-pouvoir.

FRÉDÉRIC--Quoi d'autre? Les lieutenants Marvel?

THOMAS--Au cours de ses pérégrinations à travers les Etats-Unis Cap va rencontrer trois homonymes de Billy Batson qui, pour cette simple raison, vont avoir droit eux aussi à la transformation lorsqu'ils prononcent le nom de Shazam. Pour se distinguer, ils se baptisent Hill Marvel, Tall Marvel et Fat Marvel. Heureusement pour nous ils vont décider de rester en réserve de la république.

FRÉDÉRIC--Ouf. Il ne manque plus que le bébé Marvel.

THOMAS--Dans le premier numéro de Marvel Family, où nos trois héros apparaissent dans des aventures communes, ils trouvent un enfant abandonné sur le pas de leur porte. Ils vont l'envelopper dans une couche jaune et rouge et le baptiser Baby Marvel, juste le temps de retrouver ses parents. C'est une aventure sans lendemain.

FRÉDÉRIC--Encore heureux; tu te rappelles les aventures de Superbaby en backup de Superman autrefois? C'est à se demander si cette histoire ne les a pas inspirées. Si je ne me trompe, il reste un autre Marvel qui aura sa série à lui.

THOMAS--En quelque sorte. C'est Hoppy the Marvel Bunny, un lapin qui faisait jusque-là partie du casting régulier de Fawcett's Funny Animals. Une apparition de Cap et Hop! Devinez qui gagne le pouvoir de Shazam? Pas plus compliqué que ça.

FRÉDÉRIC-- Et crac, dedans! C'est vraiment ce qui s'appelle exploiter un concept jusqu'à plus soif. A mon tour maintenant: une petite question sur le modèle de ce que les américains appellent trivia: peux-tu me dire qui est le frère de Captain Marvel Jr?

THOMAS--C'est Kid Eternity, je crois.

FRÉDÉRIC--Bonne réponse. Le candidat gagne un réfrigérateur.

THOMAS--Une parenté que Ann Nocenti n'a pas cru bon d'exploiter dans la série que Vertigo a consacré à celui-ci en 1993.

FRÉDÉRIC--On se demande pourquoi…

THOMAS--Pour continuer dans l'anecdote, il est fait mention dans une biographie consacrée à Albert Uderzo que le co-créateur d'Astérix a illustré dans le périodique bruxellois Bravo une aventure de Captain Marvel Jr au début des années 50, suivant en cela peut-être la même démarche que celle qui avait poussé quelques années auparavant Edgar P. Jacobs à créer Le Rayon U pour suppléer à la pénurie de planches de Flash Gordon en France.

FRÉDÉRIC--C'est à peu près à la même époque qu'en Grande-Bretagne Mick Anglo crée Marvelman, un quasi-clone de Cap qui reprendra même la numérotation de son magazine après l'arrêt de ce dernier au #24. Rebaptisé Miracleman, il est revampé avec succès en 1982 par Alan Moore et Garry Leach dans Warrior puis chez Eclipse.

La Suite au Prochain Numéro

THOMAS--Comme la plupart des grands héros de BD des années 30 et 40, Superman, Batman, Dick Tracy, Captain America, Flash Gordon…

FRÉDÉRIC--Et même Hop Harrigan!

THOMAS--…Captain Marvel voit bientôt le cinéma s'intéresser à lui. La compagnie Republic Pictures produit en 1941 un serial en 12 épisodes, The Adventures of Captain Marvel, qui raconte la naissance du héros et le fait affronter un méchant baptisé Le Scorpion. Tom Tyler interprète Captain Marvel et Frank Coghlan Jr est Billy Batson. Le metteur en scène est William Witney, homme-orchestre de Republic, qui s'illustrera également dans les années 50 en dirigeant quelques-uns des premiers épisodes de Zorro pour Disney.

 

FRÉDÉRIC--Republic est surtout connue pour avoir fait débuter John Wayne dans une tripotée de westerns de série B avant qu'il devienne la star de grosses productions que l'on sait.

THOMAS--Et une quantité respectable de ces séries à suivre qui passaient chaque semaine dans les salles de cinéma américaines, où à la fin de chaque épisode, une péripétie ébouriffante, le cliffhanger, laissait le spectateur estomaqué en se demandant comment le héros va bien pouvoir s'en sortir. Bien que de facture classique, l'histoire permet au réalisateur de mettre en scène des effets spéciaux dont la qualité fut particulièrement appréciée à l'époque.

FRÉDÉRIC--On voit réellement Cap voler?

THOMAS--Oui.

FRÉDÉRIC--Ca change des séries télé modernes comme Lois & Clark où l'unique effet spécial consiste pour ce pauvre Dean Cain à agiter de façon navrante sa cape rouge tout en sautillant hors-champ.

THOMAS--On peut noter que la version originale de ce serial existe en vidéo, au format NTSC bien sûr.

Accusé, Levez-vous!

THOMAS--Pendant la guerre, la popularité de ces série où apparaissent la famille Marvel va atteindre des sommets jusque-là insoupçonnés. A tel point que les pontes de National Comics (le futur DC), qui publient Superman, vont en ressentir une sorte de jalousie, d'atteinte au piédestal du premier des super-héros. Dès 1941 ils entament une procédure judiciaire pour plagiat à l'encontre de Fawcett.

FRÉDÉRIC--Ca n'était pas la première fois, à vrai dire.

THOMAS--Tout à fait. Chez DC on a la détente facile et chaque fois qu'un super-héros aura le malheur d'avoir un peu trop de succès à leur goût, les avocats de Warner vont lui faire sa fête.

FRÉDÉRIC--Quels sont leurs arguments?

THOMAS--Selon eux, Captain Marvel présente une trop grande ressemblance avec la grosse courgette bleue. Rends-toi compte: ils ont tous les deux des sous-vêtements aux couleurs vives, une belle cape, ils sont bruns et ont l'œil qui frise.

FRÉDÉRIC--C'est tout?

THOMAS--Pratiquement. On aurait pu faire remarquer à DC que tous les super-héros créés ces 60 dernières années sans exception doivent quelque chose à Superman, mais s'il y en a un dont le concept (transformation magique d'enfant en adulte par opposition à une origine pseudo-scientifique extra-terreste pour le grand S), le style de dessin (pas réaliste) et le traitement (la comédie) n'ont pas grand-chose à voir avec le Superman des années 40, c'est bien Captain Marvel. On pourrait même démontrer au contraire que dans les années 50, lorsque Superman se met à voler au lieu de bondir, à affronter des super-villains comiques comme Toyman, The Prankster ou Mr Mxytplk, c'est lui qui devient la parodie et pas l'inverse. Mais les avocats de DC sont tenaces et, grassement payés, ils vont faire durer la procédure pendant près de dix ans. Au début des années 50, le golden age touche à sa fin, la vogue du super-héros s'éteint peu à peu et, plus par lassitude que sous la pression légale, Fawcett arrête les frais et abandonne le créneau du comic book pour se recentrer sur d'autres activités éditoriales.

FRÉDÉRIC--C'est la fin d'une époque.

THOMAS--Ainsi Captain Marvel, comme la quasi-totalité de ses congénères à l'exception de la sainte trinité (Superman, Batman, Wonder Woman) termine le golden age dans les limbes. Totalement oublié pendant le silver age, il ne va refaire surface que vingt ans après, ramené à la vie par ceux-là même qui ont causé sa perte.

 

Deuxième Partie - L'éternel Retour

FRÉDÉRIC--Lorsque j’ai découvert pour la première fois la série Shazam de DC en 1974 dans un Pop Magazine Arédit, j’étais persuadé que le super-héros en costume rouge avec la courte cape blanche et l’éclair doré sur la poitrine s’appelait Shazam. Tout porte à le croire au vu des couvertures.

THOMAS--Eh non! Shazam est le nom du vieux sorcier égyptien qui a transmis à Billy Batson le pouvoir de se transformer en Captain Marvel. La confusion dans ton esprit est venue qu’au moment de revitaliser le personnage, DC s’est aperçu que la marque déposée était aux mains d’une autre compagnie, Marvel Comics pour ne pas la nommer, laquelle publiait déjà depuis 1968 un magazine avec un héros portant ce nom.

FRÉDÉRIC--Le guerrier Kree dont je parlais un peu plus haut?

THOMAS--Farpaitement. Conclusion: il ne restait plus qu’une chose à faire à DC s’ils souhaitaient continuer à exploiter notre bon capitaine, c’est donner un autre titre au magazine. Et "Shazam" est le terme le plus caractéristique qui puisse se rapporter à cette série.

FRÉDÉRIC--C’est la grande logique de la loi américaine dans toute sa splendeur, n’est-ce pas? Tu peux posséder un personnage original qui fut le premier à s’appeler Captain Marvel, mais tu ne peux pas utiliser son nom comme titre du magazine où il apparaît! Pour un peu on dirait un cas pour Ally McBeal…

THOMAS--Il est patent en effet que le vécu juridique du personnage fut somme toute assez erratique.

FRÉDÉRIC--Comme tu dis.

Bienvenue sur Terre-S

THOMAS--Lorsque DC rachète les droits des héros Fawcett, Il les réintroduit progressivement dans son univers par le passage obligé, Justice League of America. Sur le même modèle que les crossovers périodiques JLA-JSA, La famille Marvel, Ibis, Bulletman et Spy Smasher sont dorénavant basés sur une terre parallèle, Earth-S (S comme Shazam, bien sûr), et peuvent donc franchir régulièrement la fameuse frontière vibratoire imaginée jadis par Gardner Fox (voir le dossier Flash dans Scarce 55). Du coup la continuité DC peut reprendre à son compte tout l'historique des personnages.

FRÉDÉRIC--On a même le culot d'expliquer leur absence de 20 ans par un plan diabolique de Sivana! L'animation suspendue, ça ne se démode pas.

THOMAS--Les années 70 voient fleurir la mode des magazines géants, baptisés Treasury Editions chez Marvel, Collector's Editions ou Famous First Editions chez DC. Dans ce format, DC réédite les origines de ses héros du golden age, dont Whiz #2, ainsi que des "rencontres" exceptionnelles comme Superman vs Cassius Clay (par Neal Adams), The untold legend of Batman (par John Byrne), le premier Superman vs Spider-Man (Gerry conway / Ross Andru / Mike Esposito) et un Superman vs Shazam qui va donner l'opportunité à Supergirl et à Mary Marvel non seulement de se rencontrer pour la première fois, mais aussi de comparer leurs goûts en matière masculine. Certains de ces albums géants DC, hantise des collectionneurs du fait de leur taille, furent produits en France par Sagédition dans leur fameuse collection Présence de l'avenir.

FRÉDÉRIC--Nostalgie, quand tu nous tiens.

THOMAS--Shazam, la série régulière, ne va durer qu'un temps (35 numéros). DC a réussi à faire sortir C.C. Beck de sa retraite pour reprendre le personnage, cependant on lui a fait miroiter la mainmise sur l'écriture de la série et il déchante rapidement. Les scénarios Canada Dry d'Elliot Maggin et de Dennis O’Neil veulent ressembler à ceux de l'âge d'or, mais le cœur n'y est plus. Quand des vétérans comme Kurt Schaffenberger doivent reprendre le dessin derrière Beck, on sent que la série n'en a plus pour longtemps. Elle aura au moins permis de rééditer quelques-uns des morceaux de bravoure des années 40 comme certains des superbes Captain Marvel Jr de Mac Raboy.

FRÉDÉRIC--Les personnages disparaissent complètement?

THOMAS--Non pas. La famille Marvel se retrouve dans World's Finest Comics en backup du tandem Superman-Batman dans de courts épisodes réalistes dessinés par le très mésestimé Don Newton. O tempora! O mores!

Les Feux de la Rampe

THOMAS--Au début des années 70, Captain Marvel est donc rentré en grâce et une nouvelle ère commence pour lui. Une ère qui est celle de l'image, où le grand écran a été supplanté par le petit. Malgré que son comic vivote à peine, il va trouver un second souffle à la télévision.

FRÉDÉRIC--Sous quelle forme?

THOMAS--La forme d'une série "live", Shazam!, inédite en France mais que l'on peut comparer à celle de Wonder Woman, produite à la même période.

FRÉDÉRIC--Je m'en souviens parfaitement. D'ailleurs j'admets que la plastique de Lynda Carter m'avait fait forte impression.

THOMAS--Je comprends ça. On n'a pas tous les jours treize ans. Forte du succès de cartoons précédemment consacrés aux pointures de DC, la société de production Filmation avait tout d'abord considéré faire connaître le même traitement au plus puissant mortel du monde: un dessin animé. Elle optera en fin de compte pour une série réaliste de 28 épisodes au total, dans laquelle Billy Batson (joué par Michael Gray) parcourt les Etats-Unis à bord d'un van, accompagné d'une sorte de guide spirituel nommé Mentor (Les Tremayne).

FRÉDÉRIC--Mentor? Quel nom original!

THOMAS--Sur une trame ressemblant à celle de la série TV Incredible Hulk qui mettait en vedette le duo Bill Bixby-Lou Ferrigno, chaque épisode montre Billy arrivant dans un endroit à point nommé pour secourir des gens en détresse. Il ne fait appel à la transformation en Captain Marvel (Jackson Bostwick pendant la première saison, John Davey dans les deux suivantes) qu'une ou deux fois par épisode lorsqu'il s'agit de castagner les méchants ou d'ouvrir un pot de confiture récalcitrant.

FRÉDÉRIC—Au moins Hulk faisait travailler les fabriquants de pantalons, alors que là, rien.

 

THOMAS--Pour la première fois à la télévision depuis l'Homme qui valait trois milliards et Super-Jaimie, Shazam va connaître plusieurs crossovers avec The Mighty Isis, une autre série parallèlement produite par Filmation avec Joanna Cameron dans le rôle d'Andrea Thomas (22 épisodes également inédits en France).

 

FRÉDÉRIC--Cet autre personnage basé sur la magie égyptienne est bien connu des lecteurs de comics DC dans les années 70 puisqu'elle aura sa propre adaptation dessinée par Vince Colletta (collection Flash en France).

THOMAS--Le dessin animé Shazam initialement envisagé sera finalement produit au début des années 80, ce qui fait de Captain Marvel un des super-héros les plus présents à l'écran, avec Superman et Batman.

La Fracture Sociale

THOMAS--1986 voit DC réorganiser son univers avec Crisis on infinite Earths: finies les terres multiples. Dans Crisis #12, Captain Marvel survit; en toute logique on devrait donc le revoir prochainement. En 1987 une mini-série reboote la machine et nous fait repartir de zéro. Roy Thomas reloge Billy Batson à San Francisco et nous la joue façon Hector Malot avec enfance malheureuse, oncle indigne et tout le tremblement. Shazam: the new beginning est un comic au ton et au dessin très sombre. Franchement en contraste avec ce qui va suivre puisqu'à la suite de la mini-série Legends, la Justice League est relancée. Confiée au trio Keith Giffen - J.M. de Matteis / Kevin Maguire, l'équipe est entièrement relookée et devinez qui va y jouer le naïf de service?

FRÉDÉRIC--On l'appelle Simplet, l'innocent du village…

THOMAS--A peu près. Il sera même surnommé Captain Whitebread par Guy Gardner, le macho de service. A cette époque, l'équipe se compose de Batman, Martian Manhunter, Black Canary, Mister Miracle et Big Barda,…

FRÉDÉRIC--Sans oublier Oberon.

THOMAS--… Blue Beetle et Booster Gold, Green Lantern et enfin Captain Marvel. C'est au cours de cette période que l'on va voir la ligue affronter les vilains les plus ringards de la création tout en passant le plus clair des épisodes à se disputer entre eux dans un style très sitcom, au milieu des blagues bien grasses des duettistes Blue & Gold (bwa-ha-ha), ponctué par l'humour à froid d'un Batman revisité.

FRÉDÉRIC--Et cette découverte fondamentale selon laquelle J'onn J'onzz adore le lait et les Oreos, l'équivalent américain du choco BN!

THOMAS--Ca donne une idée de l'ambiance.

FRÉDÉRIC--Il faut surtout bien expliquer la différence intervenue dans le personnage à partir de cette époque: autant depuis le Golden Age Billy Batson devenait réellement une grande personne en se transformant, il ne va plus avoir désormais que l'apparence physique d'un adulte, son esprit restant celui de Billy, un ado avec des problèmes de son âge, par exemple un certain trouble lorsqu'une femme fait des sous-entendus à Captain Marvel.

Le Golden Boy des Années 90

THOMAS --A la Chicago Comic Convention de 1990, DC annonce que John Byrne ferait suivre son travail sur Omac, prestige format en 4 parties, d'une série sur Captain Marvel. Apparemment Byrne avait déjà réalisé des dessins préparatoires à cette intention puisqu’un commentaire éditorial de la colonne régulière "With Johnny DC" faisait part de l'enthousiasme de la rédaction et du futur editor, Jonathan Peterson.

FRÉDÉRIC--Pourtant, ça ne va pas se passer tout à fait comme ça, n'est-ce-pas?

THOMAS—Il va falloir attendre 1994, et Byrne n’aura rien à y faire. Sous le titre Power of Shazam, Captain Marvel fait son entrée dans la dernière décennie du siècle, totalement intégré, cette fois-ci, au DC Universe. Un album cartonné avec jaquette, écrit et peint par Jerry Ordway, remet à plat les origines du personnage: ses parents, son enfance, la source de la magie égyptienne qui va lui donner ses pouvoirs. Dans une version moderne respectueuse de l'esprit du golden age, l'artiste remet Captain Marvel sur les rails. Avec bonheur, semble-t-il, puisque peu après une série régulière débute, scénarisée par le même, dessinée par Peter Krause et Mike Manley.

FRÉDÉRIC--Tu peux préciser que ce re-lancement fait suite à la mini-série Zero Hour dans laquelle la réalité selon DC cesse d'exister un bref instant avant de se réorganiser. Une Crisis-bis en quelque sorte. En attendant la prochaine. Qui veut faire un article sur Hawkman?

THOMAS--Dans cette série Captain Marvel revient habiter à Fawcett city, la ville imaginaire de ses origines et peu à peu Jerry Ordway réintroduit de façon réaliste tous les éléments de la mythologie d'antan.

FRÉDÉRIC--En même temps il parvient à lier les personnages à l'univers DC avec par exemple l'apparition de la technologie des New Gods (Cap sera amené à se déplacer en Boom Tube, à utiliser une Mother Box pour se transformer si Shazam est indisponible…) ou lorsque Blaze, la démone ennemie de Superman, se révèle être la fille du vieux sorcier égyptien). Avec en plus plein de clins d'œil aux créateurs originaux dans les noms de lieux.

THOMAS--Ca, c'était sympa au début; c'est devenu tellement la mode de faire ça dans toutes les séries que ça en devient du snobisme: sur toutes les cartes de Gotham City qui sont parues pendant l'arc No Man's Land des titres Batman, ils sont allés jusqu'à nous faire, genre, un parc Aparo, une impasse Sprang ou un square Dillin; tu vois le tableau…

FRÉDÉRIC--Ils en font peut-être un peu trop.

THOMAS--Effectivement. Toujours est-il que les liens deviennent encore plus forts avec la continuité moderne lorsque dans l'annual de la série Legends of Dead Earth le rocher d'éternité sert de tremplin à l'introduction dans le futur d'une "descendante" de Captain Marvel baptisée CeCeBeck qui prendra le nom de Thunder et rejoindra la Legion of Super-Heroes au trentième siècle (#110), en remplacement d'Andromeda qui se retire au couvent.

FRÉDÉRIC--Au fait, je me demande avec qui Shazam a bien pu fauter pour pondre un rejeton qui ait la tête de Blaze… Peut-être que Mawzir a une sœur aînée?

THOMAS--Oublie ça. Dans Power of Shazam #37 Captain Marvel Junior en a ras le bol d'être le seul héros qui ne peut pas faire l'Ecole des Fans et se rebaptise CM3.

FRÉDÉRIC--Y'a pire.

THOMAS--Sûr; tout le monde ne peut pas s'appeler Hilarion Lefuneste. Et puis CM3, ça coûte moins cher en cartes de visite. En tout cas, cela lui permettra de rejoindre brièvement l'équipe des Titans, époque Jurgens.

FRÉDÉRIC--On peut noter que parallèlement au développement de Captain Marvel chez DC, D'autres compagnies pompent allègrement le concept pour produire qui Mighty Man et Thunder Girl (Image), qui Prime (Malibu). Nouvelle décennie, nouveau traitement, mêmes ressemblances.

THOMAS--Maintenant qu'il est un héros DC comme les autres, Cap participe régulièrement aux grands crossovers maison. Dans Underworld Unleashed, il va jouer un rôle décisif pour vaincre Néron, grâce à la pureté immaculée de son âme. Mais c'est surtout dans Kingdom Come qu’il va révéler son véritable potentiel. Située dans un futur proche, la mini-série de Mark Waid et Alex Ross, nous présente un Captain Marvel passé du côté des méchants suite à un lavage de cerveau. Dans un affrontement cataclysmique avec un Superman âgé mais toujours vert, Cap semble gagner mais finit par se sacrifier pour sauver la Terre de l'holocauste nucléaire.

FRÉDÉRIC—C’est beau, non? Kingdom Come a tellement bien marché que deux superbes statues de bronze ont été produites en 1999 représentant les deux plus grands super-héros.

THOMAS--Pour une fois, c'est moi qui vais persifler: tu as vu leur prix?

FRÉDÉRIC--250 dollars pièce. Une paille. Comme disait l'autre, tchao les pauvres.

THOMAS--Je suis d'accord avec toi. On dirait que le business de la bande dessinée aux Etats-Unis a bien changé, le marché des produits dérivés représentant parfois un plus grand enjeu que celui de la BD elle-même, on met n'importe quelle série sur les stands en espérant qu'elle permettra de vendre des figurines, des posters, des T-shirts, des trading cards…

FRÉDÉRIC--On ressort même des cartons de vieux concepts d'antan comme la nouvelle JSA ou Starman, mais ceci est une autre histoire.

_____________________________________________

JCL

 

La chronologie de Captain Marvel

 

French Connection

Pour retrouver notre héros en français:

 

Bibliographie

Pour en savoir plus sur le gros fromage rouge, vous pouvez consulter les ouvrages suivants:

 

 

Voyages sur le Ouaibe

Voici une petite sélection de sites internet consacrés à la famille la plus ancienne des super-héros.

http://shazam.imginc.com/fca/ P.C. Hamerlinck produit un site qui complète son fanzine trimestriel Fawcett Collectors of America. Au numéro 60, FCA fusionne avec le volume 3 du fanzine de Roy Thomas Alter Ego dont un nouveau numéro 1 a paru en juillet 1999.

http://members.aol.com/mouser9999/fawcettn.htm Le site de Rick Mesch présente de nombreuses reproductions de couvertures de la famille Marvel années 40-50.

http://www.geocities.com/Area51/Nebula/5119/MMARVEL.HTM Steve Boggess consacre sa page à Mary Marvel.

http://www.ozemail.com.au/~scunge/shazam/ Mark Wann présente un index de la période Power of Shazam.

http://www.egroups.com/list/shazam-list une liste e-mail pour les fans de la famille Marvel.

http://www.geocities.com/Hollywood/Hills/6569/marvelman un site consacré à la contrepartie anglaise de Captain Marvel.

Sans oublier le site officiel de DC Comics http://www.dccomics.com

Toutes ces pages contiennent des liens qui vous conduiront vers d'autres sites à découvrir.

 

Article paru dans Scarce 56-57 (hiver 1999-printemps 2000)

Article published in two parts in the french fanzine Scarce issues #56-57 (1999/2000)

 

Retour à la page d'accueil

Back to the home page